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jeudi 8 avril 2021

Dossier Patti Smith 3

 


Horse est d’abord l’affrontement de deux égos surdimensionnés. Dès les premières minutes, John Cale a vite compris que sa protégée était plus poète que chanteuse. Sa première décision sera d’offrir du « matériel décent » à une bande de sauvages jouant jusque-là sur des instruments obsolètes. Mais ce dénuement volontaire est surtout le signe d’un anarchisme revendiqué par le groupe. En studio, les musiciens se perdent dans des improvisations guidées par les délires rimbaldiens de leur leader. Ils improvisent ainsi pendant des heures, supportant ce rythme infernal grâce à l’aide de diverses substances. N’ayant rien écrit à l’avance, le Patti Smith group se retrouve vite avec un matériel aussi disparate qu’indigeste, c’est là que Cale joue un rôle essentiel.

Le producteur est alors en pleine période Beach boys , et parvient à réduire la plupart de ces transes mystiques à un format pop de 3 à 5 minutes. L’ex Velvet voudrait que Horses soit son « Pet sound », mais les musiciens refusent catégoriquement les cordes qu’il souhaite ajouter. Le conflit qui nourrit la splendide tension de Horses est parfaitement résumé par cette anecdote. Cale ne rêvait que d’une chose, gommer un amateurisme dont son groupe était fier, transformer les sauvages du punk en maestro de la pop. De son coté, si elle n’est pas musicienne, Patti Smith a vite compris que le rock est avant tout une question d’intensité. Ce que son producteur voit comme de l’amateurisme, la jeune femme le considère comme une façon de prendre d’assaut la forteresse rock.

Patti n’était pas Paul Mccartney et n’avait aucune envie de le devenir. D’autre part, son groupe n’avait certainement pas réservé l’Electric ladyland pour y enregistrer des berceuses. La tension ambiante ne fait qu’augmenter l’intensité des huit titres que le groupe finit par mettre en boite. Il n’aura fallu que deux mois , deux mois de souffrance et de lutte , de travail acharné et de déchainement mystico rock, pour que Horses soit enregistré.

On entre dans Horses comme on entre en religion, c’est un univers qui abolit toute nuance, interdit tout jugement tiède. Avec ce disque, il faut choisir son camp, rejoindre le rang des dévots ou celui des incrédules. Horses , c’est l’idéalisme hippie gémissant sous les coups de poignard de la Manson family, ce sont les martyres tibétains priant désespérément pour la fin du despotisme chinois, c’est le Christ gémissant sous le soleil du golgotha. Horses est un dogme, une secte, une force instaurant un nouveau mysticisme qui différencie les incrédules des grandes âmes. Horses est aussi la frontière entre ce que le rock fut et ce qu’il sera, il lance une révolte sur cette simple phrase :

« Jesus die for somebody sins but not mine ! »

Et voilà ! Le baptême des gamins à crête est fait, libre à eux de diffuser ce nihilisme. Autant le dire tout de suite, aucun ne dépassera la phrase prophétique qui les fit naitre, « I am an anarchist » « white riot » et « all I want is to sniff some glue » n’étant que de bien bas glaviots lancés sur les chevilles de l’establishment. Avec cette première phrase, Patti attaque un dogme dont elle fut elle-même dévote, un dieu devant lequel tous les présidents américains s’agenouillent.

Et puis il y a ce groupe, Yardbirds destroy en pleine croisade d’illuminés anarchistes. Sur des courses folles comme Gloria ou Horses , le groupe tricote un boogie explosé , mojo sous speed joué par de formidables Jean foutre. Horses , c’est l’église de ceux qui pensent que le dogme caricature tout mysticisme , c’est la cathédrale construite par John Cale pour canoniser sa sainte prêtresse. Restreint par le désir de simplicité de ses protégés, Cale bâtit un temple à la truelle, fabrique quelque chose d’énorme avec des moyens ridicules. Le son qu’il concocte ici est une formidable chambre d’échos , qui donne à son armée de rustres des airs de troupe conquérante. Il nappe Free money d’une couche de lyrisme, transforme Kimberly en mantra hypnotique.

Il ponctue les ballades les plus mélodieuses de son piano aux allures d’orgue céleste, offre son violon comme une lyre sublimant l’odyssée de son alter ego féminin. John Cale et Patti Smith se ressemblait trop pour s’entendre, la tension générée par l’affrontement de leur égo s’est chargé de réunir leurs talents. Cale est un poète dont les sons forment les vers, Patti est une prêtresse écrivant les tables de la loi de la révolte à venir.

Horses est-il le meilleur album de Patti Smith ?

Je me garderais bien d’apporter une réponse péremptoire à cette question, même si il s’agit sans doute de son disque le plus important. Les plus grandes œuvres ne sont pas celles qui rassemblent mais celles qui divisent , celui qui satisfait tout le monde est souvent celui qui en dit le moins. A ce titre, Horses est une grande œuvre, le genre de disque que l’on défendra farouchement toute sa vie où qu’on haïra violemment. C’est sans doute pour cela qu’il n’a jamais été copié, que son influence sur le punk fut aussi essentielle que marginale. Les contemporains  de Johnny Rotten se sont contentés de reprendre sa hargne tout en oubliant son mysticisme. A partir de là , ils ne pouvaient pas provoquer une fascination comparable à leur modèle.               

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