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lundi 2 août 2021

Neil Young : Greendale

 


Après un échec tel que Are you passionate , Neil Young se rassure auprès de son fidèle Crazy horse. Le projet qu’il lui propose, en cette année 2003, n’est autre qu’un album concept racontant l’histoire d’une petite ville secouée par le meurtre d’un de ses habitants. Avec une telle ambition, l’auditeur pouvait s’attendre à une musique plus soignée et spectaculaire, mais Neil Young n’est pas Pete Townshend. Dans le studio , le Crazy horse laisse tourner les bandes pendant qu’il construit le décor de sa grande pièce de théâtre musicale. Les riffs sont gras, les mélodies épiques , le boogie blues et le folk rock célèbrent leur retrouvailles dans un décor rustique. Les titres ne sont presque pas retravaillés , Neil privilégiant une nouvelle fois la spontanéité au détriment de la technique.

Sa capricieuse muse l’ayant de nouveau visité, ce qui fit l’échec de Broken arrow fonctionne parfaitement sur ce Greendale. Plus bluesy que jamais, le Crazy horse prend de nouveau le temps d’étirer son mojo lors de grandes joutes épiques. Un merveilleux contraste se crée entre la puissance crasseuse des riffs et le feeling classieux de ces musiciens, entre l’énergie primaire de ces rythmes et l’inventivité de ces grandes improvisations. Ce que Neil Young exprime ici, c’est sa mélancolie et sa colère face au déclin d’un monde dont il fut le porte-parole.

Ce monde, c’est celui des petites villes dévorées par les grandes métropoles, c’est un monde où l’on pouvait vivre en citadin tout en restant proche de la nature, celui où les hommes n’étaient pas indifférents au sort de leurs voisins. Citadin amoureux des campagnes, rocker nourri aux mamelles du folk et de la country , Neil exprime avec ses notes ce que Steinbeck racontait avec ses mots , les joies et les peines d’une Amérique profonde de plus en plus marginalisée.

Neil met juste assez d’empathie dans son chant pour que l’auditeur s’attache à ses personnages, prend soin de prendre assez de recul pour ne pas tomber dans un pathos ridicule. On ressent la colère de cet ouvrier pestant contre une société injuste, on est touché par le désespoir de ce père harcelé par une meute de journalistes. L’histoire que nous conte le loner ici est la métaphore d’une humanité qui se déshumanise, d’un monde qui se meurt.

Dans ce cadre, les instrumentaux du Crazy horse apportent un peu de chaleur à ce constat glacial. Tant qu’un tel groupe prendra ses instruments comme on prend les armes, tant qu’une énergie comme celle-ci ruera dans les brancards de l’époque, le combat culturel contre une modernité destructrice ne sera pas perdu. Avec Greendale , Neil Young se retrouve dans la situation de ces indiens d’Amérique dont il chanta le destin tragique. Il est un des derniers mohicans d’un rock refusant de devenir une musique purement récréative, le porte-parole d’une Amérique que l’on préfère ignorer. Seul Mellenchamp engagera un tel combat pour porter la parole de cette Amérique qui sue dans les usines ou souffre dans les campagnes. 

C’est à elle que le Crazy horse dédie ce qui restera parmi les plus beaux instrumentaux de sa grande carrière, c’est son courage qui est glorifié à travers ce folk rock lyrique. Mis au service d’une telle cause, le Crazy horse transcende l’énergie épique de Ragged glory, la plonge dans le bain vivifiant du blues. Artiste que les caprices du temps ne parviennent pas à enterrer, Neil sort le grand album que plus personne n’attendait, montre que son éternelle jeunesse n’a pas disparu.

Tant qu’il restera des hommes capables de frissonner à l’écoute d’une grande mélodie transcendée par de tels poètes sauvages , Greendale restera un grand album que l’on se passera de génération en génération.      

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