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mardi 18 août 2020

Johnny Winter 4

White Trash : Edgar Winter: Amazon.fr: Musique

Alors qu’entrance fait une entrée discrète dans les bacs des disquaires, Johnny Winter And le rejoint. Ce disque est sans doute le moins connu de la carrière de l’ainé des frères albinos, c’est aussi une de ses plus grandes réussites. Au fil de ses productions, Johnny n’a cessé de se radicaliser , augmentant la puissance de son blues pour l’imposer à un public avide de grondements électriques. Après avoir lutté avec panache contre l’invasion du hard rock, Johnny Winter a fini par absorber sa violence, sans réellement s’y conformer.  Johnny Winter And est le disque le plus virulent du texan , et ce virage doit beaucoup à Rick Derringer.

Ce dernier est l’enfant du heavy rock , et ses riffs sont imprégnés de la puissance plombée de purple haze , le brûlot hendrixien que tous les contemporains de Jimmy Page tentent d’égaler. « Guess I’ll go away » montre tout de suite l’apport de son jeu virulent, il transforme la rythmique toujours métronomique de Winter en enclume venant pilonner vos tympans. Ponctuant les assauts de ce swing sauvage , les distorsions deviennent des lames de fond venues déchirer les poses pompeuses du gang de Blackmore , Page et autres Tony Iommy.

Si Johnny consent enfin à jouer un rock plus radical, il n’est pas encore prêt à céder aux clichés tapageurs qui font la légende des nouveaux guitar hero. Quand il se laisse aller à de petites improvisations , c’est toujours avec le soutien d’un groupe compact comme un bloc de béton. Prodigal son montre bien cette discipline. Johnny ne se sert pas de ses musiciens comme d’une rampe de lancement pour le propulser dans de grands délires solistes, ses solos se fondent dans la masse, comme une puissance virtuose faisant décoller son groupe vers des sommets rythmiques. Johnny est , avec Keith Richard , un des derniers à considérer la guitare comme un instrument au service du swing.
                                                                  
En refusant d’en faire un totem devant lequel tout groupe doit s’incliner pendant de longues minutes, il préserve le groove de ses modèles. Si cet album doit être intégré à ce que certains appellent le « hard rock » , il faudra le ranger au côté de AC/DC, Ted Nugent , ou Foghat, et de tous ces groupes qui n’avaient de « hard » que la puissance sonore. On pense aussi un peu au boogie excentrique d’Alice Cooper , qui ne tardera d’ailleurs pas à récupérer Rick Derringer pour enregistrer « Killer ».

Johnny Winter And est le disque d’un musicien qui a accepté la mutation du blues, et a pioché dans ses gimmicks pour poursuivre sa légende. Ecoutez l’instrumental déchirant qui sert de point d’orgue à rock n roll hoochie koo, et la grande envolée achevant rock n roll music , et vous comprendrez pourquoi ce disque est un indispensable des seventies. Johnny s’applique à rétablir le dialogue sacré entre les musiciens, cette symbiose qui fait la grandeur du rock, et dont certains croyaient pouvoir se passer. Avec Johnny Winter And , Johnny leur montre les sommets qu’ils ne pourront jamais atteindre, leur réapprend l’humilité dans une grande fête heavy.

La tension qui parcourt ce disque est aussi liée à la mauvaise passe que traverse Johnny lors de son enregistrement. Pour supporter le rythme infernal des tournées, le guitariste a consommé toute une série de drogues qui commence sérieusement à le miner. Si il ne réagit pas rapidement, il risque de rejoindre les fantômes de Janis Joplin et Jimi Hendrix, il doit donc commencer une longue cure de désintoxication. Pour promouvoir son dernier disque, il n’aura eu le temps de jouer que deux concerts au Fillmore, qui sont d’ailleurs sortis par sa maison de disque pour combler son absence.  

Le procédé n’est pas nouveau, la plupart des groupes se servent des live pour combler une période de vide créatif, mais celui-ci va s’avérer grandiose. Nommé sobrement « Johnny Winter And » , le disque commence sur la douceur blues cuivré de « good morning little schoolgirl » et « It’s my own fault ». Issus de ses premiers disques , ces titres permettent à son nouveau groupe de se réapproprier le patrimoine de son leader. Doucement , « It’s my own fault » monte dans des envolées heavy , montrant que ses musiciens sont déjà en pleine symbiose.

Les choses sérieuses commencent vraiment à partir de Jumping Jack Flash, une des meilleurs reprises des Stones à ce jour. Je l’ai déjà dit, Johnny Winter et Keith Richard parlent le même langage, ils ont la même obsession pour la rythmique, même si celle de Johnny est plus tranchante. Et c'est justement ce jeu virevoltant qui lui permet de transcender ce totem du mythe stonien , il parvient à caler sur ce matériel une poignée de solos mélodiques que ce bon vieux Keith n’aurait jamais tenté.

Chauffé à blanc par ce tour de force, le groupe s’embarque dans un medley passant en revue great balls on fire/ long tall sally/ et whole lotta shakin going on. Le groupe semble parcouru par une énergie démentielle, comme si les fantômes qu’il convoquait prenaient possession de leurs improvisations. La prestation se clôt ensuite sur mean town blues et Johnny be good , qui sont envoyés avec la même force électrique.

Ces deux soir là au Fillmore , Johnny a jeté ses dernières forces dans la bataille , donnant ainsi au rock un de ses plus grands enregistrements live.

Condamné à évoluer dans l’ombre de son glorieux aîné , Edgard Winter monte un nouveau groupe , Edgard Winter White Trash , dont le premier album sort le même mois et la même année que Johnny Winter And.

Il est intéressant de mettre en parallèle ces deux productions. Comme je le disais pour Entrance, Edgard est plus ouvert que son frère, ses talents de multi instrumentiste le poussent à expérimenter. Johnny ne vénère qu’un swing , celui du blues , Edgard porte plutôt un culte à tous les avatars de ce même swing. Edgard Winter White trash est d’ailleurs un monument à la gloire des trois corps du dieux swing , le jazz , le funk , et le blues. Les cuivres mélodieux illuminent la mélodie bluesy de fly away , enrobent les rythmes funky de where would I be.

Le gospel n’est pas en reste, et save the planet sonne comme Don Nix donnant un concert dans une église avec les Stones comme backin band. Le swing est dans chaque riff , chaque battement, chaque mélodie de ce disque brulant. I’ve got a news for you donne même l’impression d’entendre Muddy Waters jouer en compagnie du big bang de Miles Davis. A sa façon, Edgard Winter est aussi un disque traditionnaliste, mais il voit la tradition dans toute sa diversité triomphante.

Edgard Winter White trash est plus puissant que Sly and the family stones, plus groovy que le chaos blues de son frère, c’est une réussite qui brille grâce à ses contradictions. Si les ventes n’imposent pas ce constat au grand public , Edgard Winter White Trash montre aux initiés qu’il est bien plus que le faire valoir de son frère.      
                                                                                                                        

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